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alt=Colombie : une visite inopportune

En ligne le 11 janvier 2017

Notre ami Eduardo Mackenzie a publié le 10 janvier dans El Comercio à Madrid et Periodismo sin Fronteras à Bogotá un article dont voici la traduction :

L'image de la France en Colombie pourrait être endommagée par la visite que le président François Hollande a l'intention de faire dans les prochains jours dans un camp armé des FARC.

Prévu entre le 22 et le 24 janvier prochain, dans le cadre d'une visite officielle, ce projet n'a pas été bien accueilli par une partie de l’opinion publique colombienne, très hostile à la narco-guérilla. Des voix dans le principal parti d’opposition, le Centre Démocratique, commencent à s’élever contre cette visite.

L'ancien président et actuel sénateur Alvaro Uribe, dans un message twitter du 8 janvier, a été le premier à critiquer cette affaire, en ces termes : "Hollande président français qui a échoué à faire face au terrorisme djihadiste visite la Colombie livrée aux FARC". Uribe évoquait probablement l’augmentation des attaques terroristes et la violence qui frappe la France, contre laquelle Hollande n'a pas su réagir convenablement. Avocat et expert en terrorisme, Thibaud de Montbrial disait, le 19 octobre dernier, dans Le Figaro : En dehors du terrorisme islamique qui frappe la France, d'autres éléments s’ajoutent, "tels que les agressions qui se multiplient contre les établissements scolaires et le corps enseignant de manière générale". "Le terme de ‘dislocation’ de la société française me paraît plus approprié", avait conclu Thibaud de Montbrial.

Pour sa part, la sénatrice Thania Vega, du parti CD, a formulé, le même jour, ces questions au chef d’État français : "M. Hollande, les FARC et l'État islamique (Isis) sont des assassins et des terroristes. Voudriez-vous visiter un camp d'Isis ? Ne voudriez-vous pas les mettre en prison ?". Le publiciste Alberto Lopez Nuñez a écrit à son tour sur twitter : "Dénigrante la visite de Hollande aux camps des FARC. Il devrait visiter l'ETA".

La réunion du chef de l'État français avec des hommes armés des FARC est considérée par beaucoup comme un exemple d’une double morale. Alors que la France lutte contre le terrorisme islamiste par des moyens militaires, en France et en Syrie-Irak, et par le démantèlement policier-judiciaire des réseaux djihadistes en France et en Europe, on ne comprend pas pourquoi le chef socialiste français ait accepté, depuis cinq ans, que le gouvernement de Juan Manuel Santos négocie et fasse de graves concessions institutionnelles à l’organisation narco-terroriste FARC.

Pour une partie de l'opinion colombienne, la visite du président européen est en effet une validation irresponsable des accords Santos-FARC qui ont été répudiés par les Colombiens lors du plébiscite national du 2 octobre dernier.

Voir François Hollande en contact personnel avec un campement armé des FARC à Elvira (Cauca), équivaut à ignorer la volonté des majorités colombiennes d’obtenir un accord de paix différemment, moins dangereux pour le système démocratique, et prendre une position d'indifférence vis-à-vis de la douleur des millions de victimes de l'agression narco-communiste.

Un autre élément qui choque au moment de la visite de Hollande est ce qui se passe dans les camps où les FARC sont supposés être pour prouver qu’elles ont cessé leurs actions illégales, pour se concentrer pacifiquement et se préparer à rendre leurs armes. Ces derniers jours, la presse colombienne a montré des vidéos dans lesquelles, au contraire, on voit plusieurs "observateurs" et des délégués officiels de l'ONU en train de danser avec des guérilleros armés des FARC dans des fêtes bruyantes et- bien alcoolisées de fin d’année, mêlant des enfants, dans deux de ces camps, l'un à la Guajira et un autre dans le Cauca.

Ce spectacle grotesque a déclenché une vague d'indignation. Ceci est considéré par les citoyens comme la preuve que l'ONU a violé ses propres protocoles de neutralité et d'impartialité, qui avaient promis de respecter lors de la tâche si délicate d'encadrer les FARC au cours du processus de "démobilisation". Quatre fonctionnaires de l'ONU, identifiés par ces images, ont été retirés de cette mission, certes, mais plusieurs dirigeants de l'opposition ont dit que cela ne suffit pas et ils demandent que la tête de cette mission soit limogée et que l'ensemble du dispositif de la dite "préconcentration" de la guérilla soit révisé. En 2016, il y a eu une autre fête similaire dans le hameau de Conejo (Guajira) entre des fonctionnaires des Nations Unies et les FARC.

Avec beaucoup de cynisme, les chefs des Farc ont qualifié ces scènes de fête avec des fusils et des enfants (l’Unicef n’a pas non plus protesté) comme un "événement historique".

De toute évidence, les FARC sont ravies à l’idée que Hollande aille leur rendre visite, car leurs chefs savent que cela va aider à faire oublier ce qui se passe dans ces camps et offrira à cette organisation criminelle une plus grande visibilité internationale. Un chef de cette guérilla, Ivan Marquez, a salué en effet la décision de Hollande de se rendre "à la zone d’Elvira". Le président français avait envoyé Jean-Marc Laforêt, ambassadeur de France en Colombie, pour inspecter les lieux. Le diplomate s’était dit très satisfait de ce qu’on lui avait montré et il avait déclaré son optimisme quant à la suite du processus de paix. Mais il est bien connu que l’opération consistant à rendre les armes est compromise : les chefs terroristes ont reporté sine die la dite opération jusqu'à ce qu'ils reçoivent des garanties de la part de l'État colombien et de l'ONU dans le sens que les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, commis par eux, ne seront nullement punis. Cette exigence est scandaleuse car elle va à l'encontre des dispositions du droit international humanitaire.

Selon le plan signé à Cuba entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC, la guérilla doit avoir livré 30 % de son armement début mars 2017. On suppose que 60 % des armes doit avoir été livré en avril 2017, et que le reste sera déposé dans un container sous contrôle de l'ONU, début mai 2017. Cependant, ces plans ont une valeur très relative.

Les sources officielles colombiennes parlent de "5 900 ex combattants" des FARC qui seraient concentrés dans les 26 zones définies à La Havane, dont seulement huit sont prêtes. Ceci signifie qu’environ la moitié des combattants des FARC sont dans les limbes car le nombre des gens en armes de cette organisation était de dix ou douze mille guérilleros au début du "processus de paix" il y a six ans. Il est possible que la partie manquante ne se démobilise pas et qu’elle puisse continuer à martyriser la population rurale et urbaine en prétextant qu’ils sont des fronts "dissidents" des FARC qui ont rejeté l’accord de paix.

D'autre part, la paix n'a pas été véritablement établie. Le 7 janvier, Juan Eliecer Ruiz, un dirigeant local du parti Centre Démocratique, d’Entrerríos (Antioquia), a été abattu dans un centre commercial, une semaine après avoir été enlevé. En Arauca, un soldat, Julián Monroy Mendoza, a été tué le 9 janvier lors d'une attaque de l'ELN (Armée de libération nationale). Les terroristes sont arrivés en moto et ont ouvert le feu sur les soldats, a expliqué le général Vicente Perez.

Dans le département du Huila, la situation de l'ordre public continue à se détériorer. Le 7 janvier dernier, le cultivateur Fabio Duran Borrero, et son fils de 14 ans, ont été enlevés pas loin du village de Paicol, selon le portail web Los Irreverentes. Ce média ajoute que "depuis la signature de l’accord de paix les extorsions ont augmenté de façon significative". Un membre du Congrès colombien, Alvaro Hernan Prada, a souligné que "les gens sont victimes du chantage [des FARC], mais qu’ils ont peur de dénoncer cela" parce que la colonne Teofilo Forero et les fronts 13 et 63 des FARC "ont une sorte de licence pour tuer accordée par le gouvernement de Santos".

Ces fronts des FARC ont assassiné, il y a quelques années, Octavio Duran, le fils de Fabio Duran, un leader uribiste du Huila. En fait, les FARC ont déclaré "cible militaire" tous les membres et sympathisants du parti Centre Démocratique de ce département, selon Los Irreverentes.

Dans ce contexte de fausse paix, la visite du président François Hollande dans un camp armé des FARC dans le département du Cauca, région particulièrement touchée par le trafic de drogue, pourrait être interprété par l'organisation terroriste comme une approbation de sa stratégie et utiliser cela comme un prétexte pour augmenter son agression contre le peuple colombien.

Eduardo Mackenzie

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