Chronique des événements courants

Karl Marx

Le Totalitarisme : en germe dans l'œuvre de Marx

En ligne le 15 janvier 2016

Directeur de l'Institut d'histoire sociale, Pierre Rigoulot, vient de publier dans Le Figaro du 14 janvier une tribune rappelant la part de Marx dans génèse des crimes couramment qualifiés, notamment depuis le rapport Khrouchtchev de 1956, comme essentiellement , voire exclusivement, "staliniens". Il voit dans l'ouvrage rigoureux d'André Senik sur le Manifeste du Parti communiste, la réfutation du poncif "on ne peut pas condamner Marx à cause des crimes commis en son nom". Voici cette tribune :

Il est des livres qui font événement. Celui d'André Senik, Le Manifeste du Parti communiste aux yeux de l'histoire, qui vient de paraître, est de ceux-là. C'est un événement intellectuel et politique. Avec lui, une boucle est bouclée.

Responsables de millions de morts, Staline, Mao et Lénine ont fini par être discrédités. Pour autant, une question restait posée : Staline, Mao et Lénine avaient-ils trahi la pensée de Karl Marx ou bien les catastrophes qu'ont engendrées tous les régimes communistes étaient-elles en germe dès le célèbre ouvrage de Marx, le Manifeste du Parti communiste ? Il ne s'agissait pas d'une question secondaire. Si tous admettaient depuis longtemps que Marx avait enterré le capitalisme un peu vite, c'est avec respect que beaucoup continuaient à lire et à faire lire à leurs enfants et à leurs élèves le Manifeste communiste, souvent qualifié d'œuvre "visionnaire", "appel à la justice sociale", "hymne à l'humanité"- que n'a-t-on pas dit encore ?

Or, après l'examen méticuleux du livre de Marx que réalise André Senik, paragraphe après paragraphe, ligne par ligne et mot par mot, il n'en reste plus rien debout. Les colonnes du temple de la pensée révolutionnaire sont à terre. Avant Senik, d'autres auteurs avaient déjà démontré que la prophétie marxiste sur l'écroulement de la société capitaliste avait été régulièrement démentie ; que la théorie marxiste de l'appauvrissement continu de la classe ouvrière, qui finirait par absorber les classes moyennes et lutterait finalement avec elle contre un seul adversaire (la bourgeoisie), était un conte à dormir debout ; et que la promesse d'une société communiste permettant le plein développement de chacun et de tous représentait une sinistre plaisanterie. Mais il fallait aller plus loin.

Il y a plus de cinquante ans, Jean-Paul Sartre déclarait que le marxisme était "l'horizon indépassable de notre temps". Ce temps-là vient de s'achever.

Or il n'est jamais facile d'abattre une idole. Le grand Raymond Aron lui-même croyait en un "but sublime" du marxisme, malheureusement perverti par la technique impitoyable de prise de pouvoir qu'il s'autorisait et même préconisait. En réalité, si l'on a pu lutter sous la bannière du marxisme pour une société idéale, juste et fraternelle, le Manifeste, comme l'écrit Senik, "ne contient pas les promesses humanistes et universalistes que Raymond Aron lui prête". L'ouvrage de Marx, en effet, préconise d'accorder le monopole du pouvoir politique au Parti communiste, détenteur d'un savoir absolu sur l'histoire, et de conférer à l'État tous les moyens coercitifs nécessaires pour faire triompher ses vues et contrôler toutes les activités économiques. Il n'y a là rien de sublime : juste les éléments nécessaires à l'établissement d'un État totalitaire.

La Cuisinière et le Mangeur d'hommes d’André Glucksmann avait reconnu dans les camps soviétiques un bon "point de vue" sur le marxisme. Senik confirme que, dès le Manifeste du Parti communiste, le point de vue recommandé par Glucksmann est le seul qui convient. L'auteur ne recourt nullement à l'outrance. Il ne fait pas dire au texte ce qui n'y figure pas. Senik admet ainsi qu'on n'y trouve "l'annonce d'aucun des crimes commis en son nom". En revanche, il montre qu'on rencontre à chaque paragraphe du texte "les prémisses de ces crimes et leur justification".

La remise en cause du "logiciel" de Marx, la plus radicale jamais tentée

Si, comme il l'écrit dans l'une des plus fortes pages de son livre, le Manifeste n'appelle pas les enfants à dénoncer leurs parents à l'État, il annonce que "les parents n'en auront plus la charge, que la vie familiale aura disparu et que les enfants seront la propriété de l'État, qui sera tout pour eux". Le Manifeste ne fait pas non plus l'apologie de la terreur totalitaire exercée sur les individus, mais "il annonce que le parti-État du prolétariat exercera la totalité d'un pouvoir sans limite" en menant une lutte à mort contre ses ennemis. Le Manifeste ne fait pas plus l'éloge des déportations et des exécutions de masse mais "il se contente de supprimer le Droit laissant les mains libres à l'État". On ne trouve dans le Manifeste ni l'annonce des camps de travail ni celle des grands procès, mais il y est affirmé que "sa conception de l'histoire exprime le savoir absolu dont dépend le salut de l'humanité et que le Parti communiste en est le seul dépositaire".

Fidèles à l'esprit du Manifeste, beaucoup à gauche continuent d'opposer systématiquement un pôle négatif (patronal, exploiteur, dominant) et un pôle positif (travailleur, exploité, dominé). Pour eux, ces oppositions sociales et économiques expliquent tout, "comme si la culture, la religion et les passions n'étaient pas elles aussi des facteurs déterminants des conflits qui déchirent la société et le monde", observe Senik. Incapables de mettre à distance le matérialisme historique du Manifeste, nombre de nos experts en sociologie sont ainsi persuadés que les difficiles conditions matérielles d'existence des jeunes issus de l'immigration constituent le facteur primordial de leur hostilité à notre société et de l'attirance de certains pour le djihadisme.

Les marxistes reverront-ils leur copie ? On peut l'espérer après cette remise en cause du "logiciel" de Marx, la plus radicale jamais tentée, puisqu'elle montre par le menu le totalitarisme en germe dans l'œuvre la plus emblématique, la plus connue et la plus respectée du penseur allemand. On ne saurait donc trop insister sur l'importance de l'ouvrage de Senik. Il y a plus de cinquante ans, Jean-Paul Sartre déclarait que le marxisme était "l'horizon indépassable de notre temps". Ce temps-là vient de s'achever.

Pierre Rigoulot

"Le Manifeste du Parti communiste aux yeux de l'histoire", André Senik, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 278 pages, 23 euros.
Conférence d'André Senik à l'Institut d'Histoire sociale du 9 novembre 2015

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